Snake Eyes.
Brian de Palma se livre dans Snake Eyes, sorti en 1998, à une véritable démonstration de force et à un véritable exercice de style, avec une entrée en la matière par un long plan-séquence de plus de 10 minutes, le temps d'installer et d'exposer de manière concise et dans un rythme endiablé (qui colle à l'ambiance de l'évènement raconté) la situation initiale. C'est fait de main de maître et le spectateur est emporté en plein coeur du récit et de l'action, tambour battant.
L'histoire, elle est simple, elle parait relativement limpide. Alors que va se dérouler un match opposant deux cadors de la boxe au stade Millenium à Atlantic City, Rick Santoro (interprété par un excellent Nicolas Cage, surexcité dans la première phase du récit), policier local, retrouve son ami le Commander Kevin Dunne (Gary Sinise, dans un rôle qui lui va comme un gant), chargé d'assurer la protection du secrétaire d'Etat à la Défense, Charles Kirkland, qui fait en ce moment la une des journaux.
Seulement, voilà, tout se complique, naturellement. Des coups de feux sont tirés, le ministre est gravement touché, la femme qui lui parlait d'un secret important est elle encore en vie mais blessée, la foule paniquée cherche à s'enfuir, tout se passe en quelques secondes et vient rompre le rythme imprimé par le plan-séquence du début. Ralenti, coupes, le spectateur est perturbé autant que le personnage principal, Rick Santoro. L'on remarque quelques détails, comme le boxeur qui en fait n'était pas K.O..
Dès lors, Rick, flic habitué aux magouilles, va faire en sorte de couvrir la bévue de son ami, absent auprès du ministre au moment des coups de feux. Celui-ci passe alors à la télévision pour un héros, pour avoir tué le terroriste (palestinien) qui a tiré les coups de feux. Mais Rick continue son enquête, il a remarqué que le boxeur s'était couché et avait truqué le combat. Santoro mène alors ses investigations et découvre que ce qui semblait être le fait d'un acte terroriste isolé est en fait le fruit d'une conspiration... Il part à la recherche de la fille assise à côté du ministre et celle-ci lui annonce que Kevin Dunne, son meilleur ami, lui a menti, et est donc à la tête de toute cette machination...
De Palma a toujours été le cinéaste du mensonge, des faux-semblants, de la conspiration politique, de la manipulation des images, pour nous amener à une prise de conscience sur l'état du monde. Il s'intéresse particulièrement aux images et à leurs valeurs de vérité. Il a pour habitude de diriger ses spectateurs, comme le faisait son modèle, Hitchcock, à qui il n'a eu de cesse de rendre hommage dans son oeuvre. Le plan-séquence du début (qui est en vérité un "faux" plan-séquence, trois coupes invisibles sont raccordées par effet numérique) est un modèle de transparence. Tous les éléments sont donnés au spectateur pour analyser la scène, rien n'y est caché. Seulement tout va trop vite. Nous n'aurons le temps de découvrir les détails clés (comme l'oreillette de l'ivrogne) que grâce aux points de vue des différents témoins, grâce à des flashbacks qui prennent la même forme que le plan-séquence du début.
De Palma a utilisé, au niveau de l'histoire, un schéma qu'il connait bien. Dans Blow Out, le personnage joué par John Travolta découvrait le meurtre d'un candidat sénateur grâce au son et se dépatouillait seul contre une autorité supérieure (la police). Ici, Rick Santoro va découvrir la conspiration grâce à l'image et va devoir faire face à l'autorité supérieure incarnée par le FBI et l'armée (Kevin Dunne). C'est du moins ce qu'il semblerait, sauf qu'une fois la conspiration découverte, on passe alors, après une course-poursuite labyrinthique après la fille, à une sorte de jeu du chat et de la souris orchestré par Kevin Dunne. Et tout s'arrête subitement face aux caméras de télévision, que Kevin Dunne ne peut trahir ni manipuler. "You got Snake Eyes" (ce qui explique le titre, "Snake Eyes" étant la pire combinaison au jeu de dés), lui balance alors Rick, alors que c'est lui qui l'avait jusqu'alors (le "Snake Eyes"). Et cela s'arrête un peu trop abruptement à mon goût. Comment se fait-il que Kevin Dunne, qui avait tout orchestré comme De Palma avait orchestré son film, n'avait pas prévu les caméras de télévision ? La réponse est, je crois, dans le fait que De Palma a considéré pour ce film l'image brute télévisuelle comme image-vérité, révélatrice. La suite se continue en image télévisée, et l'on apprend que les magouilles du tout récent héros Rick Santoro ont été découvertes. Lui aussi a été touché par cette fonction révélatrice de l'image.
Le film se termine sur un plan qui laisse penser qu'Atlantic City n'est pas débarassée de la corruption et de ses démons pour autant, en effet un élément de l'histoire est coincé dans le béton de construction que les ouvriers utilisent. Cette fois, seule la caméra nous permet de révéler ce qui est caché, par un zoom, à la toute fin du générique. Il faut pour cela avoir un regard attentif sur l'image, c'est un peu le message du film. J'ai lu quelque part que cela était une évocation du régard caméra, cela ne me semble pas aussi explicite. Le film entier est une interrogation sur l'image en tant qu'élément de vérité.
Une interrogation sur les dégrés de vérité de l'image.
Le regard, thème central du film, symbolisé par divers éléments du décor ou accessoires (ici, les lunettes cassées)
Dans Snake Eyes, on trouve plein de types d'images différentes, en même temps caractéristiques du style virtuose de De Palma: images télévisées, point de vue de la caméra (objective dira-t-on), témoignages sous forme de flashback (points de vue subjectifs), splitscreens (qui ont ici un rôle de confrontation de points de vue afin de faire éclater la vérité)...
L'image télévisée (ou plutôt la vidéo en direct), sous sa forme brute, a un pouvoir de vérité. Ce sont les commentaires et les manipulations de l'image qui nous écartent de la vérité. La première séquence avec la journaliste est d'ailleurs significative. Elle doit reformuler sa phrase et faire passer un ouragan pour une simple tempête et dit alors qu'"on manipule même la météo". Ce sont les manipulations humaines qui font que l'image n'est plus vérité.
Il y aurait donc plusieurs degrés de vérité de l'image dans ce film, mais ce n'est que ma supposition:
- 1) l'image télévisuelle, le direct, sorte de niveau maximum de vérité possible.
- 2) l'image cinéma, manipulée par le réalisateur, mais qui se veut objective.
- 3) l'image souvenir, subjective, des différents témoignages (et surtout mensongère dans le cas de Kevin Dunne, c'est au minimum un mensonge par omission).
L'usage du splitscreen, marque de fabrique chez De Palma (ici associé à une forme de voyeurisme, autre thème cher à De palma, avec les jumelles)
La scène du témoignage de la fille est d'ailleurs significative à ce sujet. Nous avons une confrontation des différents degrés d'images, entre témoignages subjectifs sur l'évènement passé et point de vue présent de la caméra. Cette confrontation va faire germer la vérité dans l'esprit de Rick, mais celui-ci a besoin de le voir confirmé par l'image vidéo en direct (niveau maximum de vérité). Ce n'est qu'à partir de ce moment qu'il est sûr.
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Il y a d'ailleurs des caméras de sécurité partout mais personne pour interpréter correctement ces images. La multiplicité des écrans est un peu le principal problème par rapport à l'image auquel nous faisons face en tant que spectateur et dans la vie. Il faut interpréter ces images et trouver celle qui contient le plus de vérité. Cette problématique est illustrée dans le film par la multiplication des cadres d'images d'écrans (de télévision, de sécurité) dans le cadre de la caméra
En somme, Snake Eyes est une réflexion intéressante sur le pouvoir de l'image, et sa capacité de vérité. L'histoire et la mise en scène tiennent en haleine, seulement, la fin du duel Rick Santoro-Kevin Dunne m'a déçu. Certains trouveront le film long dans le sens où il répète plusieurs fois le même évènement sous différentes versions (mais ce n'est pas du tout comme dans Rashômon d'Akira Kurosawa). Mais moi je l'ai trouvé trop court, justement à cause de cette fin de partie pour Kevin Dunne, beaucoup trop sèche.
Cela reste tout de même un sacré plaisir de voir ce film, surtout et en partie pour la performance de Nicolas Cage, et pour son fameux plan-séquence, véritable modèle de virtuosité.
Ma note:






Bref, J'ai aimé Snake Eyes.
Sinon, il y a d'autres critiques sur ce film qui présentent peut-être (sans doute) plus d'intérêt que la mienne. Les voici:
Snake Eyes (film, 1998) - Wikipédia
Snake Eyes est un film policier américain réalisé par Brian De Palma et sorti en 1998. Au Palais des sports d' Atlantic City, la foule est venue en nombre assister au combat match du siècle ...
Les informations techniques de base sur ce film, mais la page est bien faite.
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Snake Eyes (1998) - Film policier - L'essentiel - Télérama.fr
Film réalisé par Brian De Palma en 1998 avec John Heard, Kevin Dunn, Carla Gugino, Nicolas Cage, Gary Sinise : l'essentiel, notre critique, les informations détaillées, la bande annonce, les ...
Un avis intéressant quoiqu'un peu déçu sur le film.
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Critique du film Snake eyes par Flavien Bellevue
Revoir Snake eyes de Brian de Palma aujourd'hui lui confère une dimension jusqu'alors absente. Mise à part une mise en scène virtuose et un plan-séquence d'anthologie, beaucoup n'avaient vu qu'...
Un critique intéressante qui fait le lien avec beaucoup d'autres films.
Vérités et mensonges: Snake Eyes de Brian De Palma
Deux autres plans/vérités, formellement assez comparables au précédent mais d'une nature en réalité toute différente, se trouvent à la fin de cette même scène dans la salle de contrôle v...
Critique assez longue mais très intéressante.
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Dvdclassik : cinéma et DVD * Afficher le sujet - Snake Eyes (Brian De Palma - 1998)
par Major Tom " 20 Jan 11, 22:37 À moins que la fonction recherche ne soit défectueuse, je n'ai pas trouvé de topic. Je règle ça.--- Spoilers multiples. Dans l'Arène d'Atlantic City a lieu le...
Une analyse détaillée du fameux plan-séquence.
Courte-Focale.fr : Analyse de Snake Eyes
On dira ce que l'on veut, jamais Brian De Palma n'était allé aussi loin dans la mise en perspective d'un suspense à différents degrés de lecture, dans la mise en abyme de son style manipulateu...
Une bonne analyse du film.
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